Il nous parait indispensable de mettre fin au dogme des « 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat » pour revenir aux fondamentaux de l’École : la transmission des savoirs
Depuis les années 1980, la France s’est fixé un objectif ambitieux : amener 80 % d’une classe d’âge à obtenir le baccalauréat. Ce projet, initié dans un contexte de massification scolaire, visait à démocratiser l’accès à l’éducation et à offrir à chaque élève les mêmes opportunités. Cependant, après plusieurs décennies de mise en œuvre, ce dogme montre ses limites. Le niveau scolaire moyen a baissé, les élèves ne maîtrisent plus les savoirs fondamentaux, et le baccalauréat lui-même semble avoir perdu de sa valeur.
Face à cette situation, il est urgent de réévaluer cet objectif et de repenser notre système éducatif. Loin d’être une attaque contre la démocratisation de l’éducation, il s’agit au contraire de restaurer la mission première de l’École : transmettre les savoirs. Dans cet article, nous allons analyser les problèmes liés à la politique des « 80 % », expliquer pourquoi cette approche est devenue contre-productive et proposer une voie pour remettre les savoirs au centre de l’École.
Les conséquences de la massification scolaire
- La baisse du niveau scolaire Depuis la mise en place de l’objectif des « 80 % », de nombreux indicateurs montrent une baisse générale du niveau scolaire. Les enquêtes internationales, comme le programme PISA, révèlent que la France est en recul dans des domaines clés tels que la lecture, les mathématiques et les sciences. Par exemple, selon le rapport PISA 2018 de l’OCDE, la France se classe en dessous de la moyenne des pays de l’organisation en compréhension de l’écrit et en mathématiques. Cette baisse du niveau n’est pas uniquement imputable aux élèves, mais aussi au système qui préfère souvent valider des diplômes que garantir une véritable maîtrise des savoirs.
Le baccalauréat, autrefois symbole d’excellence et de rigueur, est aujourd’hui perçu comme un examen largement dévalué. Une étude publiée par le think tank Institut Montaigne en 2021 souligne que la multiplication des mentions et l’inflation des notes ont contribué à décrédibiliser cet examen.
- Une École qui s’éloigne de sa mission L’objectif des « 80 % » a conduit à une redéfinition des priorités de l’École. Plutôt que de se concentrer sur la transmission des savoirs, l’institution scolaire cherche souvent à atteindre des statistiques flatteuses en termes de réussite au baccalauréat. Selon une analyse du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) en 2020, cette orientation a engendré une standardisation excessive des programmes, parfois au détriment de l’approfondissement des savoirs essentiels.
- La frustration des enseignants Les enseignants se retrouvent souvent en première ligne face aux injonctions contradictoires du système. On leur demande de garantir la réussite du plus grand nombre, tout en maintenant un haut niveau d’exigence. Cette pression conduit à une perte de sens de leur mission et à une augmentation du mal-être dans la profession. Une enquête réalisée en 2022 par le syndicat SNES-FSU révèle que 62 % des enseignants du secondaire ressentent une dégradation de leurs conditions de travail, en partie liée à l’abandon progressif des savoirs fondamentaux.
Pourquoi l’objectif des « 80 % » est-il devenu un dogme contre-productif ?
- Une approche quantitative plutôt que qualitative L’objectif des « 80 % » repose sur une vision essentiellement quantitative de l’éducation. Pourtant, augmenter le taux de réussite au baccalauréat ne garantit pas une meilleure formation des élèves. Au contraire, cette obsession pour les chiffres a conduit à des pratiques comme l’inflation des notes ou la création de filières plus accessibles mais moins valorisées sur le marché du travail. L’Inspection générale de l’Éducation (rapport 2021) a ainsi pointé du doigt une diminution des exigences dans certaines disciplines clés.
- Une dévalorisation du diplôme Le baccalauréat était historiquement un symbole d’excellence et un passeport vers l’enseignement supérieur. Aujourd’hui, il est perçu par beaucoup comme un diplôme de base, accessible à presque tous mais sans grande valeur ajoutée. Cette dévalorisation nuit à la crédibilité de l’École et pose problème aux élèves lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail ou dans l’enseignement supérieur. Une étude menée par le CEREQ (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) montre que le taux de chômage des jeunes bacheliers a augmenté ces dernières années, en partie à cause d’un manque de compétences perçues par les employeurs.
- Un échec à réduire les inégalités L’objectif initial des « 80 % » était de réduire les inégalités d’accès à l’éducation. Or, les résultats montrent que ces inégalités persistent. Les élèves issus de milieux favorisés continuent de réussir mieux que ceux des milieux défavorisés, même dans un système où le baccalauréat est massifié. D’après une analyse de l’OCDE en 2019, les écarts de performance entre les élèves les plus riches et les plus pauvres en France figurent parmi les plus élevés des pays membres.
Revenir aux fondamentaux : la transmission des savoirs
- Redonner du sens à l’École L’École doit retrouver sa mission première : transmettre des savoirs solides et universels. Comme le rappelle le philosophe Philippe Meirieu, « l’École ne peut être réduite à une entreprise de certification ; elle doit être un lieu de formation intellectuelle et humaine ». Il ne s’agit pas seulement de former des individus à des compétences pratiques, mais aussi de leur donner les outils intellectuels pour comprendre le monde, penser de manière critique et participer pleinement à la vie démocratique.
- Valoriser l’exigence et le mérite Une École exigeante est une École qui valorise le travail, le mérite et l’effort. Il est essentiel de remettre ces valeurs au cœur du système éducatif pour encourager les élèves à se dépasser et à donner le meilleur d’eux-mêmes. Cela implique de réformer le baccalauréat pour qu’il redevienne une véritable épreuve de fin d’études, et non un examen symbolique. Le rapport « Refonder l’École » (2013) du ministère de l’Éducation nationale suggérait déjà de renforcer les exigences académiques pour rehausser la valeur des diplômes.
- Investir dans les savoirs fondamentaux Avant de chercher à diplômer une majorité d’élèves, il faut s’assurer que tous maîtrisent les savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter et raisonner. Ces compétences de base sont indispensables pour toute forme d’apprentissage ultérieur. Leur maîtrise doit être une priorité absolue pour l’École. Une étude de la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) en 2021 montre que 21 % des élèves de 6e ont des difficultés en lecture, ce qui souligne l’urgence de cette priorité.
Propositions pour une nouvelle ambition scolaire
- Remplacer l’objectif des « 80 % » par une ambition qualitative Plutôt que de viser un taux prédéterminé de réussite au baccalauréat, il faut fixer des objectifs en termes de qualité de l’enseignement. Par exemple, garantir que tous les élèves sachent lire couramment à la fin du primaire ou qu’ils possèdent une culture générale solide au collège. Ces objectifs qualitatifs doivent s’accompagner d’outils d’évaluation rigoureux et transparents pour mesurer les progrès.
- Repenser les parcours scolaires Tous les élèves ne suivent pas les mêmes aspirations ni les mêmes talents. Il est donc crucial de diversifier les parcours scolaires en valorisant aussi bien les filières générales que professionnelles. Une orientation progressive, basée sur les compétences et les aspirations des élèves, permettra de construire des trajectoires adaptées et valorisées. Le rapport du Sénat sur l’enseignement professionnel (2020) recommande d’ailleurs de renforcer l’attractivité des filières professionnelles en développant les partenariats avec les entreprises.
- Former les enseignants aux savoirs fondamentaux et à la pédagogie différenciée Les enseignants sont les piliers du système éducatif. Il est impératif de renforcer leur formation initiale et continue, notamment en mettant l’accent sur les savoirs fondamentaux et la pédagogie différenciée. Cela leur permettra de mieux répondre aux besoins variés des élèves et de maintenir un haut niveau d’exigence.
- Instaurer un examen véritablement sélectif Le baccalauréat doit redevenir une épreuve exigeante et sélective, garantissant que les élèves qui le décrochent possèdent un socle de compétences solide. Une telle réforme nécessitera d’accompagner les élèves en difficulté en amont pour éviter les décrochages.
- Développer des évaluations intermédiaires Plutôt que de tout concentrer sur l’obtention du baccalauréat, le système pourrait intégrer des évaluations intermédiaires tout au long du parcours scolaire. Cela permettrait de mesurer les acquis des élèves régulièrement et de mieux les accompagner dans leur progression.
- Associer les familles au processus éducatif Les familles jouent un rôle clé dans la réussite scolaire. Une meilleure communication entre l’École et les parents, ainsi que des initiatives pour les impliquer davantage dans le suivi des apprentissages, contribueront à créer un environnement favorable à l’éducation.
Libre ! et Fraternelle pour une École au service de l’avenir
Mettre fin au dogme des « 80 % au baccalauréat » n’est pas un renoncement à l’ambition éducative, mais une réorientation nécessaire pour garantir une éducation de qualité. En recentrant l’École sur la transmission des savoirs, en valorisant l’exigence et en diversifiant les parcours, nous pouvons construire un système éducatif qui prépare réellement les élèves aux défis de demain. Loin des objectifs purement quantitatifs, il s’agit de redonner du sens à l’École, de restaurer sa crédibilité et de permettre à chaque élève de développer pleinement son potentiel.

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